Survivre à la disqualification, au dénigrement d’un père alcoolique

Un environnement difficile

Durant la 5e grossesse de ma mère, alors que j’ai 5 ans, la relation entre mon père et ma mère est très tendue. Notre père a un sérieux problème avec l’alcool.
Tous les sujets deviennent un motif de discorde. Il devient de plus en plus agressif. Les confrontations et les disputes violentes se succèdent au quotidien. Les échanges sont si violents, que l’on doit souvent se cacher sous la table, derrière une chaise ou derrière notre mère pour esquiver un coup ou un objet. Nous sommes donc plongés dans une atmosphère de confrontation continuelle ! Et puis un jour, soit celui de l’accouchement, notre environnement familial bascule. Notre mère meurt suite à des complications médicales.

La peur du dimanche matin
Après nous avoir gardés sous son toit, suite à des pressions sociales, à son retour de ses sorties du samedi soir, vers 5h du matin, papa arrive toujours à la maison complètement ivre. S’ensuit toujours une dispute avec une de ses soeurs, notre gardienne en devoir. Le ton de sa voix est tel qu’il nous réveille tous. Avec agressivité, il exige que nous nous habillions et que nous fassions nos valises afin de nous placer dans un orphelinat. Notre père a décidé de nous abandonner. Mes expériences « du dimanche matin » me marqueront pour la vie.
Après des heures de recherches futiles, puisqu’aucun endroit ne peut nous accueillir dans l’immédiat, nous rentrons à la maison, apeurés et démolis, non sans redouter la prochaine beuverie du paternel. C’est à partir de ce moment que je me réfugie dans mes pensées et rêves d’une autre vie.

Et puis un jour, il se remarie. Durant la courte période de fréquentation, sa nouvelle épouse n’a jamais été informée de son problème avec l’alcool et de son agressivité. Après qu’elle soit tombée enceinte, mon père renoue avec l’alcool et ses habitudes d’autrefois.
Dans des excès de colère et sous l’influence de l’alcool, il arrive qu’il nous frappe. Je vois encore ma belle-mère implorer mon père pour qu’il mette un terme à sa brutalité. Il nous arrive parfois d’avoir des petits moments de bonheur, mais puisque nous traversons souvent des périodes difficiles et accablantes, celles-ci occupent une telle importance, qu’elles envahissent ma vie et mes pensées.
À treize ans, incapable d’en supporter davantage, simulant un intérêt pour une vocation religieuse, je m’inscris dans un pensionnat. Deux ans plus tard, mon père n’ayant jamais payé les frais de mon pensionnat, je dois retourner à la maison.
Un jour, alors que mon père s’est offert une journée maladie pour laquelle il ne sera pas payé pour se remettre de sa consommation excessive d’alcool des derniers jours, il est dans un état lamentable.
Son salaire étant maintenant amputé toutes les semaines d’un, deux et parfois trois jours, alors qu’il utilise un fort pourcentage de ce qui lui reste pour consommer. Afin de boucler son budget, il nous ordonne un à un de quitter nos études afin de lui remettre une partie de nos revenus.
Refusant ses directives, après quelques minutes de dénigrement il me lance hargneusement que je suis un bon à rien, un « pousseux » de crayons et un paresseux sans cervelle et que je n’ai aucun avenir devant moi. C’est trop ! Je suis blessé d’entendre encore une fois ces mots sortir de sa bouche. Je réalise qu’il n’y a rien à faire avec lui et qu’il me sera impossible de lui faire entendre raison. C’est alors que je me dis que c’est terminé le dénigrement et la dévalorisation. Avec tout mon courage, je lui réponds de façon directe et franche et lui signifie que je n’ai pas l’intention d’abandonner mes études pour lui.
Pour survivre, prendre ma place, j’ai donc dû me rebeller. C’est avec courage que je lui dis ; « ’Vous n’avez jamais été un modèle pour moi et vous ne le serez jamais ! » Je lui demande par la suite : “Considérez-vous avoir réussi votre vie ? Je termine en lui disant que son mode de vie ne m’a jamais inspiré. Il n’en faut guère plus pour provoquer son agressivité et une expulsion immédiate et permanente du domicile familial.
C’est terminé ainsi la dévalorisation. Je quitte à jamais mon toit sans savoir où cela me conduira. La pauvre relation que j’avais avec mon père vient de se rompre à jamais.

Enfin, je ne serai plus témoin des comportements de mon père, de son dénigrement et de son intimidation. J’abandonne mon foyer dans l’espoir de ne plus jamais y revenir.

La désolation
Il va de soi que nous sommes tous perturbés par les situations désagréables que nous vivons ou voyons et sur lesquelles nous n’avons aucun contrôle.
Malheureusement, plusieurs membres de ma famille ont répété ce scénario familial. Mon frère est devenu alcoolique, et mes sœurs ont toutes épousé des maris ayant de sérieux problèmes avec l’alcool.
Un rêve qui ne se réalisera jamais
Lors du décès de mon père, j’ai tenté désespérément de trouver des excuses à mon paternel pour ce qu’il m’a fait vivre afin de lui pardonner.
J’ai pris conscience que le rêve que j’avais de me sentir aimé par mon père ne se réaliserait jamais. Il était en fait insaisissable. Était-il capable d’aimer ? Un mystère que je ne pourrai jamais percer. Oui, pour moi, c’était la fin d’un rêve.

Le pouvoir à l’intérieur de soi
Puisque je n’ai jamais eu l’habitude de partager avec les autres ce que je vivais, car l’inhibition et une certaine timidité m’avaient envahi dès mon jeune âge, j’appréhendais de me laisser ainsi découvrir aux autres. J’ai donc décidé d’écrire ma biographie : Contre Vents et Marées – Le funambule (http://www.contre-vents-et-marees.ca/)
Petit à petit, en écrivant, j’ai dû apprivoiser mes peurs et mes émotions, lesquelles, jusque-là, avaient toujours été camouflées à l’intérieur de moi. C’est avec difficulté que j’ai trouvé les mots pour les exprimer.
En fait, j’ai réalisé que je n’étais pas seulement responsable de mon présent et de mon devenir, mais que j’étais aussi l’auteur de ma relation avec mon passé.
J’ai aussi réalisé que la force de mes liens parentaux, qu’ils aient été négatifs ou positifs, a eu un impact important sur ce que je suis devenu. Dans le contexte où j’ai grandi, il est évident qu’il m’était impossible de maintenir une certaine neutralité vis-à-vis de ces liens, car ils ont influencé mon parcours de vie.
Je considère à présent que l’amour découlant d’un lien parental est inconditionnel, même si l’adversité et la haine sont omniprésentes. En fait, même si les gestes et comportements de mon père m’ont hanté toute ma vie, je l’ai aimé comme paternel, tout autant que je l’ai détesté pour ce qu’il m’a fait subir. Il était à la fois mon modèle et celui que je ne voulais pas être. Un déchirement profond ! Pour me réaliser, j’ai dû me dissocier de lui et rêver d’un modèle idéal. Ainsi propulsé dans le vide et l’inconnu, je n’étais que l’ombre de moi-même. Incapable de mordre dans la vie, je me raccrochais à l’espoir de trouver une identité pour devenir quelqu’un.
J’ai ainsi compris que la haine est aussi réelle que l’amour, une réalité de la vie. Dans mon lien avec mon père, la frontière entre ces deux sentiments a parfois été très mince. Par contre, je crois maintenant que si j’avais tenté de me soustraire de mes émotions lorsque je les ai découvertes, j’aurais perdu un pouvoir immense sur ma vie.
Aujourd’hui, j’accepte que les cicatrices du passé demeurent à jamais. En plus de témoigner de mon vécu, elles m’ont donné la force de me battre. Sachant d’où elles proviennent, je peux maintenant me laisser aller et me permettre d’oublier la douleur que j’ai éprouvée. Après tout, c’est ce qui m’a permis de canaliser mes énergies et d’affronter la vie.
C’est en écrivant ma biographie que je me suis dégagé de cet immense fardeau que j’ai porté sur mes épaules durant toutes ces années. Je peux ainsi tourner la page de mon passé, jouir de mon présent et concevoir l’avenir de façon réaliste.
De plus, en dépit de mes perceptions que j’ai traînées toutes ces années, j’ai finalement pris conscience que j’ai toujours été quelqu’un. Avec mes yeux et mon regard, je peux maintenant voir mes forces, reconnaître mes limites et constater le pouvoir immense que j’avais à l’intérieur de moi.
Ce travail sur moi-même m’aura permis de me connaître, de m’ouvrir aux autres, de donner un autre sens à ma vie et surtout, de me comprendre. Un exercice de libération qui va, si Dieu le veut, me permettre de profiter pleinement des belles années qui me restent à vivre.
Un jour, mon étoile est passée et je m’y suis accroché.

Gaston Leclerc


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