Elodie, 31 ans

Ecrire ce témoignage est une expérience éprouvante. C’est toujours remuant d’aborder l’alcoolisme de ma mère, mon impuissance face à sa maladie, ma souffrance face à mon impuissance. Je suis pourtant persuadée que dépasser cette douleur ne peut qu’être bénéfique, pour moi d’abord, mais aussi pour d’autres, comme moi, qui pourront, en lisant mon témoignage, se sentir moins seuls et ainsi plus forts pour eux aussi, de leur côté, affronter plus sereinement la maladie de leur parent.

J’ai pris conscience très jeune que ma mère avait un problème avec l’alcool. Je devais avoir 7 ou 8 ans. Ma mère avait des comportements parfois incohérents et elle dormait à outrance, prétextant qu’elle était fatiguée. Je trouvais qu’elle avait une façon bizarre d’être fatiguée. Elle paraissait amorphe, ses paroles devenaient incohérentes, elle tenait même parfois des propos méchants à mon égard, du type « t’es une mauvaise fille » ou « tu n’es plus ma fille », qui me paraissaient complètement disproportionnés par rapport à la bêtise que j’avais pu faire ou dire. Elle était si aimante en temps normal que j’avais l’impression qu’elle ne pouvait pas être l’auteur de ces horreurs, je n’en tenais donc pas vraiment compte, ça ne me faisait pas plus souffrir que cela.

Je la voyais boire de l’alcool à n’importe quelle heure du jour, seule. Et puis rapidement, elle s’est mise à se cacher pour boire. J’associais l’odeur anisée du Ricard à ses incompréhensibles états. Très vite, mon frère aîné et moi avons agi, chacun de notre côté, pour lutter contre ce fléau qui transformait notre maman. Notre principale action coup de poing était d’aller à la recherche de la bouteille ennemie et de la vider dans l’évier. Combien de fois nous avons fait ça… comme probablement bon nombre de proches d’alcooliques…

Malgré ces épisodes désagréables, j’adorais ma mère et elle me le rendait bien, malgré tout. Jusqu’à l’adolescence, j’ai entretenu avec elle une relation très fusionnelle. Nous ne lésinions pas sur les câlins et les bisous. J’en ai passé, des soirées dans ses bras devant la télé… Mon père, lui, a très longtemps habité en dehors du domicile familial, ne revenant que le week-end, comme pour fuir, impuissant face à l’alcoolisme de celle qu’il aimait.

J’ai aujourd’hui 31 ans et j’ai quitté la maison de mes parents il y a plus de 10 ans. J’habite à environ 700 kilomètres de chez eux et je les vois environ trois fois par an.

Du plus loin que je m’en souvienne, ma mère a toujours trop bu, avec des périodes plus dramatiques que d’autres. Elle n’a jamais voulu faire une cure, niant qu’elle avait un problème avec l’alcool. Le recul de l’âge adulte me permet de constater qu’au cours de ma vie, je suis passée par des phases très diverses quant à mon rapport à l’alcoolisme de ma maman et aujourd’hui, je n’ai pas fini d’être affectée. J’ai récemment compris que l’alcoolisme était avant tout une maladie et que pour s’en sortir, ça n’était pas si simple. Alors j’ai décidé qu’il fallait que j’accepte qu’elle soit malade, comme si elle était rongée par n’importe quelle autre maladie qui vous tombe dessus sans crier gare, et que mon rôle était de la soutenir plutôt que de l’enfoncer et de lui en vouloir.

Ca, c’est ce que j’aimerais. Seulement, quand je la vois, le corps déséquilibré par un excès de consommation, les propos décousus, les gestes saccadés, maladroits comme ceux d’un pantin dont le marionnettiste manierait mal les ficelles, ce sont mes émotions qui guident mon comportement. Je deviens désagréable, je trouve toujours à redire, j’ai juste envie de la remettre sur le droit chemin. Dans ces moments-là, je ne la vois qu’à travers le filtre de ma souffrance, je n’arrive plus à considérer sa parole comme valable, sa présence comme légitime. Je souffre tant que j’oublie mes bonnes résolutions : accepter la maladie, soutenir ma maman, lui montrer que je l’aime, malgré tout.

L’alcoolisme fait bel et bien partie de ma mère, il faut faire avec, même quand elle se « transforme ». Je dois admettre qu’elle a ses faiblesses, comme tout être humain. Elle est devenue malade alcoolique, c’est un fait, je dois la soutenir et non la rejeter.

J’ai mis du temps à me décider de parler de l’alcoolisme de ma mère. J’avais honte, je ne voulais pas que les gens sachent. Aujourd’hui j’en parle assez souvent, en sachant pertinemment que les gens à qui je m’adresse ne la côtoient pas et ne peuvent donc pas vraiment la juger. J’en parle souvent parce que ça me fait du bien.

Malgré la distance qui me sépare de ma famille, je reste rongée par cette maladie. J’y pense souvent, j’ai peur que ma mère meure, qu’elle perde complètement la tête. C’est ce qui m’a incité à réaliser un documentaire sonore donnant la parole aux enfants d’alcooliques. Nous vivons trop souvent dans le silence et la souffrance, la consommation excessive d’alcool n’est soit pas suffisamment prise au sérieux, soit elle suscite un jugement négatif sur la personne et de ce fait, incite au silence et au repli sur soi, pour protéger le parent qu’on aime. Parler de l’alcoolisme de ma mère et croiser mon expérience avec celles d’autres enfants d’alcooliques m’a vraiment permis d’avancer. Je sais que nous sommes extrêmement nombreux à vivre ce que je vis et je suis persuadée que partager permet de se sentir moins seul et d’ainsi mieux affronter. C’est aussi la raison d’être de ce site, croiser les témoignages pour se sentir moins seul…

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